Sophie Marie L

"Sophie Marie L“
Mais les images sont là. Elles arrivent comme crachées d’un stroboscope, des balles qui me transpercent, balancées par des tueurs embusqués. Et ce sont des éclats de souvenirs, trempés de sang qui me salissent, s’impriment et me secouent, alors que mon corps avalait des avalanches de coups, quand à genoux, je soutenais le regard du bourreau, l’implorant de me tuer, d’en finir, de me laisser appréhender le passage, dans une douleur extrême, s’assurer ainsi d’une extinction des feux bien définitive, celle-là. Répéter le moment de. Répéter le moment à. D’épuisement à en mourir. Que s’est-il donc passé pour chercher à ce point la torture si loin d’une quelconque autre excitation et évacuation sexuelles, de la torture, oui, d’une douleur pénétrante et entretenue, à abattre, toujours plus irrespirable, plus intolérable, mais la vie l’est-elle sans pouvoir tricher, moi qui suis si douillette, accepter d’enjamber les cordes du ring, et m’exposer nue, dans cette antichambre, seule, un semblant d’armature qui soutient l’illusion d’y être encore, sous la lumière blanche et clinique de ces néons fantomatiques, se donner là, dans une dernière transe, finir à genoux, brûlée, le corps cuit, en morceaux, brisé par de multiples fractures, ce corps ventre-de-biche désormais portant les couleurs séchées du drapeau des corps sans vie, santal rouge, carmin, sang-dragon. Être là, flottante, face à soi, baignant dans un océan de douleurs infinies comme seul spectateur, un acteur qui se joue de lui en se jouant à lui-même sa dernière scène. La perte, au final, n’est-elle pas un gain? Une peau morte qui abandonne derrière elle un terrain propre, balayé par une forme d’amnésie rédemptrice. J’ai tout perdu, et pourtant, je suis en guerre, toujours. En mal de guerre. Je suis Sofia, Red Sofia, encore en guerre. Se calmer, plonger, immerger la tête et le corps dans l’océan, nager nager, ne pas s’arrêter, s’épuiser, utiliser tout à portée, milieu naturel à avaler jusqu’à indigestion. Penser à respirer calmement et replonger. Se nettoyer. Le pouls comme une balle de ping-pong affolée et l’océan qui gémit, qui ne s’arrête plus de gémir. Dans l’eau transparente, s’épuiser, cette eau de mer sans reflet, s’épuiser, aucune image de soi que je ne cherche à oublier, s’épuiser, encore, s’épuiser, toujours. Purification. L’approche d’un changement de peau, une direction de vie nouvelle, une extraction de soi, et c’est la panique, à nouveau, à l’intérieur une panique qui secoue et envoie des décharges semblables à un banc de raies qui se serait jeté sur moi. Je suis en fuite. Est-ce mon Dieu vivant que j’entends derrière moi, galopant à mes trousses, cherchant à me rattraper, et à me revisser sur les rails du chemin de Sa vie ?
